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22 octobre 2017 7 22 /10 /octobre /2017 22:48

Trop tard

pour ne pas être né

pour ne pas avoir crié

pour ne pas avoir pleuré

pour ne pas avoir respiré

pour ne pas avoir bu

pour ne pas avoir mangé

pour ne pas avoir touché

pour ne pas avoir goûté

pour ne pas avoir senti

pour ne pas avoir vu

pour ne pas avoir regardé

pour ne pas avoir entendu

pour ne pas avoir écouté

pour ne pas avoir imité

pour ne pas avoir répété

pour ne pas avoir répondu

pour ne pas avoir parlé

pour ne pas avoir agi

pour ne pas avoir subi

pour ne pas avoir souffert

pour ne pas avoir guéri

pour ne pas avoir oublié

pour ne pas avoir été distrait

pour ne pas avoir été consolé

pour ne pas avoir joui

pour ne pas avoir joué

pour ne pas avoir travaillé

pour ne pas avoir appris

pour ne pas avoir compris

pour ne pas avoir su

pour ne pas avoir connu

pour ne pas avoir reconnu

pour ne pas avoir aimé

pour ne pas avoir haï

pour ne pas avoir désiré

pour ne pas avoir eu peur

pour ne pas avoir admiré

pour ne pas avoir méprisé

pour ne pas avoir fait

pour ne pas avoir servi

pour ne pas avoir décidé

pour ne pas avoir promis

pour ne pas avoir menti

pour ne pas avoir trompé

pour ne pas avoir déçu

pour ne pas avoir égaré

pour ne pas avoir blessé

pour ne pas avoir tué

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21 octobre 2017 6 21 /10 /octobre /2017 14:29

Les confins plus ou moins vastes ou dévastés (zones frontalières, du seuil ou de la marche au no man's land, plutôt naturelles ou plutôt artificielles; entre théologie et philosophie par exemple) s'avèrent en fin de compte assez désertés pour être habitables, à condition qu'on les habite assez discrètement pour ne pas trop attirer l'attention des garde-frontières et des gardes en tout genre, de part et d'autre bornés comme il se doit: assez ignorants de la région et du régime d'en face pour respecter en eux le principe originel et invisible, central et rayonnant du règne, l'archè de l'archie dont dépend leur propre royaume, qui ne tient pourtant, vu d'ici, qu'à la décision et à l'indécision du partage.

"L'homme" se hâte lentement vers l'universel comme vers sa fin; qu'il a depuis toujours entrevue et pressentie, parfois sincèrement désirée, et constamment redoutée; toute abolition de frontière, toute transgression même, lui dévoile ou lui rappelle sa limite essentielle, l'in-fini de sa finitude et la vacuité absolue de son règne. To katekhon oidate (Seconde épître aux Thessaloniciens, ii, 6: nous ne savons pas, certes, ce que l'apôtre voulait dire par là, mais nous savons bien, au fond, ce qui nous retient et retient l'histoire, et la retiendra jusqu'à la fin du monde incluse, de toute précipitation eschatologique et abyssale.).

Dans Voyous (2003), parmi bien d'autres choses, Jacques Derrida se livre, se prête, se risque à une courageuse rétrospective d'un de ses derniers leitmotive, la "démocratie à venir" -- envisageant qu'elle doive aussi "changer de nom", comme un vulgaire parti -- ou comme un patriarche ou un apôtre -- sans rien perdre, tout au contraire, de sa "vocation", sinon de son "essence" ou de son "identité"; car ce qui de l'avenir s'est appelé dans l'histoire (et dans la géographie, et dans la langue) sous le nom de démocratie devra s'appeler autrement pour continuer de s'appeler à venir, depuis l'à-venir; et de s'appeler avenir.

Je ne pleurerais pas, moi, je crois que je ne pleurerais pas la "démocratie", ni le mot ni la chose, en tout cas la ré-alité ou l'actu-alité qui s'est appelée de ce nom, quand même je lui devrais presque tout. Je n'ai jamais aimé, je crois, ni dèmos (encore moins, peut-être, qu'ethnos et laos), ni kratos (encore moins qu'arkhè ou dunamis), ni l'antagonisme fonctionnel, trop fonctionnel, de leur com-position (syn-thèse, sy-stème) oxymorique. Et je la pleurerais quand même.

Je n'ai jamais aimé non plus "l'avenir"; sinon, intensément, comme l'à-venir de ce, celui ou celle qui vient, tout autrement alors que le futur d'un être, que le telos d'une entéléchie; c'est bien ainsi, d'ailleurs, que Derrida l'entend, quoique je l'entende, moi, dans une autre résonance que lui, en vertu d'une configuration autobiblibiographique en partie différente: to erkhomenon ou ho erkhomenos, voire hè erkhomenè, nom ou surnom de dieu, de sauveur (l'oracle de Heidegger au Spiegel est aussi évoqué dans Voyous), de messie, de prophète, de fiancé(e); d'Elie, d'Hénoch, de Jésus ou de n'importe qui, fils ou fille d'homme ou d'animal capable de venir ou de revenir: tout venant, comme sur ce panneau de la petite ville de mon enfance: "à tout venant Beaujeu", devise ambiguë des sires du lieu, bien-venue en somme, bénédiction hospitalière ou bien défi au seuil d'un engagement conflictuel, qu'ils y viennent; baroukh ha-ba'  reconnu plus tard en hébreu dit moderne de l'évangile grec dans l'aéroport de Tel-Aviv, béni ce et celui ou celle qui vient au nom de quiconque et de quoi que ce soit, même sous l'anonymat absolu de son nom dit propre: le meilleur, le pire, tellement plus souvent le médiocre; l'événement et l'avènement, l'avenance comme on traduit désormais en français l'Ereignis heideggerien où pourtant rien ne kommt. Avenir temporel comme métonymie d'un déplacement dans l'espace, d'un venir de là ici qui d'ailleurs demande du temps, comme et autrement que tout temporalité requiert l'espace, d'un espacement au moins. L'avenir vient au présent, se présente comme le lointain au proche, arrive de là ou de nulle part ici et maintenant, prometteur ou menaçant, éventuellement hostile et invasif, voire dépossesseur et destructeur, irrupteur et interrupteur en tout cas, appelant la réponse d'un oui ou d'un non sans réserve et sans calcul, ou le calcul d'un oui mais ou à condition, une hospitalité ou une hostilité, absolues ou relatives. L'avenir, ce qui n'est jamais ici et maintenant, arrive toujours ici et maintenant, s'il arrive, dût-il arriver demain ou jamais. Il est déjà là, guest et ghost, dans la place, dans la localisation même de tout lieu pénétrable par une frontière passable, si bien gardée qu'elle soit; dans sa potentialité spectrale de revenant. 

Et pourtant l'avenir exogène et hétérogène (et par là aussi érogène et anxiogène) est aussi un banal futur: l'altérité ou l'extériorité irréductibles de l'autre une divergence et une confluence de l'être, une différence et une différance, un pli et un repli du même, de l'être qui sera comme il a toujours été, autrement comment toujours; le venant un revenant, même s'il revient de loin; son exappropriation une réappropriation. Qui inquiète autrement le chez-soi, l'ici nécessaire à toute venue, à toute hospitalité comme à toute hostilité. Mystère à double entrée comme l'indécision même du sens unique du temps, qui va et vient en même temps en sens contraire.

Bienvenue à ce(lui) qui vient en mes confins précaires, que j'occupe sans droit, tel un vagabond, nomade ou squatter que nul n'a jamais accueilli chez soi; à cela, celui ou celle-là que je n'appelle pas et que j'appelle quand même, de loin, et qui sera bien-venu(e), fût-ce au combat à mort ou à la mort sans combat, dès lors qu'il y viendra et qu'il y aura été appelé, dieu sait d'où et par qui; à qui moi aussi je dirai viens, viens, qui sait sur quel ton ? à la vie à la mort.

Envoi à l'emporte-pièce:

Il n'y a pas de pensée de gauche. Encore moins de pensée révolutionnaire, sinon par pléonasme, si tant est que la pensée prévient, circonvient, recycle et annule toute révolution comme toute eschatologie;

Non que la pensée soit de droite, mais son application politique naturelle, celle qui va dans le sens de la pensée et ne lui vient pas à contresens, ne lui contrevient pas, est naturellement conservatrice.

Il y a des penseurs de gauche: ce sont aussi des militants ou des combattants qui se battent, parfois admirablement, héroïquement, contre la pensée, sur le terrain et avec les armes de celle-ci.

La pensée a besoin de penseurs, non de militants; qu'il y ait des militaires, au moins sur les frontières, cela lui suffit.

Contre  toute apparence, il n'y a pas de militants de droite, ni de militaires de gauche.

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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 14:48

A force de politesse et d'élégance, de déguisement et de travestissement en tout genre, de la tartuferie au burlesque, le désespoir lui-même passerait inaperçu, fût-il aussi commun, universel et originel que le péché ou la mort. Dût-il par vocation ou par destination être réduit au silence, et même embrasser de bon gré ce destin, cela n'irait pas sans quelque protestation et attestation, si honteuses et scandaleuses soient-elles, le temps de sa réduction. Comme à la foi dont il est l'envers il lui faut ses prophètes, ses comédiens, ses histrions. (Réplique apocryphe de Cioran à Kierkegaard, sans réponse connue à ce jour.)

Lasciate ogne speranza, voi ch'entrate: ce serait aussi bien l'enseigne du paradis. Infernale tout de même jusque sur son seuil, que nul n'a jamais passé.

(D'un lieu commun l'autre: il se pourrait aussi que la voie du paradis fût pavée des pires intentions. Cf. Genèse L,20 etc.)

Il avait basculé de la banalité consensuelle à l'obscurité inaudible, sans même remarquer le point où il aurait dû s'arrêter, peut-être, pour intéresser.

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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 11:42

La servitude peut s'expliquer et se justifier, elle reste, à ses propres yeux, inexcusable.

L'homme est l'animal domestique par excellence -- toutes ses autres épithètes classiques (rationnel, politique, social, etc.) se rapportent de quelque manière à celle-là, sauf économique qui se confond tout à fait avec elle, dans l'horizon et sous la loi (nomos) du domaine (oikos = domus); qu'"il" se vante d'être son propre kurios ou dominus (ips[i]ocratie, autocratie, fût-ce sous la diversion d'une démocratie) ne change pas grand-chose à sa condition simultanée de servus ou de doulos: soumis au régime de l'instrumentalité de l'instrument ou de l'utilité de l'outil qu'il manipule et qui le manipule, en cercle vicieux ou vertueux, toujours déjà et encore pris, capturé, captivé, dans le circuit fermé de l'emprise et du concept, Qui tient, détient, retient qui, zôon logon ekhôn ou logos zôon ekhôn, par cette laisse bavarde et comptable avec laquelle on se promène tour à tour, d'un petit tour réglé, régulier, routinier autour de la maison, pour faire, refaire et satisfaire ses besoins ?

De sauvage et de sauf, il n'en resterait que partitivement et clandestinement, dans le sous-sol, underground, de la substance ou de l'hypostase du substantif animal, Dans cette infrastructure de l'âme foncièrement rebelle à toute superstructure que pourtant elle fonde et supporte, docilement, patiemment, ou indifféremment; par où le sujet échapperait, discrètement, à l'assujettissement comme la terre à la construction: tout en s'y prêtant, en surface. Où la bête se tapit et se terre, farouche, féroce et encore fière, en attendant le jour féral.

On est prié de laisser la bête au bestiaire, même quand on s'habille de sa peau.

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13 octobre 2017 5 13 /10 /octobre /2017 14:01

Depuis trop longtemps déjà la durée de sa survie excédait celle de sa vie – si absurdes que fussent une telle phrase ou un tel calcul: comme toute comparaison ils comparaient l'incomparable, ce qui précisément ne pouvait comparaître que dans et par la comparaison. Temps successifs et subséquents, consécutifs et conséquents, d'un même temps indivisible, l'un au moins dépendant de l'autre, artificiellement représentés en ligne droite puis tronçonnés en segments, translatés et rapportés l'un à l'autre, étendus l'un à côté de l'autre -- même pas recourbés ou repliés l'un sur l'autre dans la figure rassurante d'un périple ou d'un aller-retour --  sur le plan imaginaire d'un collationnement, comme dans les colonnes d'une balance comptable où une heure ou une année spatialisées vaut l'autre, qu'elle soit de nourrisson, d'adolescent, d'adulte ou de vieillard, d'action ou de passion, de bonheur ou de malheur, de joie ou de tristesse, de désir ou d'angoisse, d'intérêt ou d'ennui, d'éveil ou de sommeil; de vie, de mort ou de survie. Une telle égalité ou une symétrie factice l'eût pourtant satisfait, du moins l'avait-il cru, d'une satisfaction à la fois esthétique et intellectuelle, comme il seyait à l'indivision profonde du sensible et de l'intelligible dans le spectacle..Elles n'auraient pas eu lieu, pas même en ce non-lieu.

Restait à la survie le temps indéfini, interminable et potentiellement infini des suites, du prolongement et de l'élargissement, du développement, de la manifestation, du phénomène, de la spectralisation et de la virtualisation effectives d'une vie finie. Son ouverture en somme, son débouché ou son embouchure au lieu sans fin de sa disparition. Toute décadence, dégénérescence, corruption et pourriture comprises. Elle aurait d'ailleurs été de loin la plus féconde, fût-ce d'une fécondité infecte et obscène de charogne. Il en serait au moins sorti, nonobstant la honte du calembour facile, quelques vers libres, envolés déjà Dieu sait où, vers la dissémination de leur obscur destin de mouches agaçantes, sinon de papillons éblouissants. Mais comme ceux-ci peut-être, dehors, promises par-delà toute captation et toute récupération, toute utilité et toute nuisance, au vent et au soleil de l'oubli. A cela aussi il aurait fallu le temps, tous les temps passés et à venir. La survie ne finissait jamais, à peine avait-elle commencé qu'il était trop tard pour mourir; heureusement c'était fait.

 

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12 octobre 2017 4 12 /10 /octobre /2017 21:25

L'être n'est pas dégoûté. Ou si peu.

De l'homme mesure de toutes choses à la mort de Dieu, rien de tel qu'un amer constat pour rallier l'enthousiasme des imbéciles. Au prix d'une méprise sur le ton de la phrase, réduite au silence par l'écriture avant d'être ressuscitée d'entre tout contexte, en devise ou en slogan stupide, mais univoque et fédérateur.

L'homme en l'homme étouffe ou explose.

Même dans la crainte ou la lâcheté de l'instant qui diffère, élude ou dilue la décision, ta résolution de ta différence s'affermit et se précise, sûre, infaillible, irréversible.

Tout était prévisible, et prévu: seuls la peur et le désir t'auront retenu(e), parfois, de prédire ce qu'au fond tu savais parfaitement. Cela aussi était prévisible, et prévu.

Je te porte, tu me portes, nous allons, seuls, ensemble, innombrables.

Volonté de puissance : volonté de l'impossible -- reconnaissable, sous la plupart de ses déguisements, au point de son i- et à la queue de son -ble.

La performance du langage culmine dans la prière. C'est dire.

A l'image de Dieu, se rendre inutile.

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8 octobre 2017 7 08 /10 /octobre /2017 14:13

Aie peur.

N'aie pas peur.

Aie peur d'avoir peur.

N'aie pas peur d'avoir peur.

Aie peur de ne pas avoir peur.

N'aie pas peur de ne pas avoir peur.

Aie peur d'avoir peur d'avoir peur.

Etc.

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7 octobre 2017 6 07 /10 /octobre /2017 11:41

Cioran aurait pu parodier Churchill (je ne suis pas sûr d'ailleurs qu'il ne l'ait pas fait): le suicide est la pire solution à l'exception de toutes les autres.

Guère de nouveau sur ce front-là -- dont il est et n'est pas accidentel qu'il soit surtout occidental -- hormis le sempiternel sarcasme, bête et méchant mais mérité, des dates qui se succèdent et s'accumulent sur chaque nom ou pseudonyme aventuré à ses dépens dans l'indécence d'un engagement, d'une apologie ou d'une confession à ce propos (Cioran n'y a pas échappé); et l'actualité qui, elle, évite prudemment de trop s'additionner en se divisant en rubriques aussi nettement qu'artificiellement distinctes (terrorisme : politique internationale, euthanasie : société, drame personnel, familial, affectif : faits-divers; drame socio-professionnel : économie; toxicomanies, conduites à risques : santé). La complaisance et la crédulité de la parole publique à l'égard des causes, des motifs, des excuses et des prétextes que la mort lui fournit au cas par cas seraient incroyables si ce n'était pas elle -- la parole publique, mais peut-être aussi bien la mort -- qui les réclamait, en vertu d'une nécessité structurelle : une simple volonté de mourir, de mourir pour mourir, qui n'aurait peut-être rien de simple mais se refuserait à tout jugement, à toute analyse, à toute étiologie, à toute pathologie, à toute taxonomie, à toute catégorie et à tout catalogue, ce serait l'impensable, l'indicible, l'innommable, l'obscénité par excellence: ce dont la mise en scène serait non seulement interdite mais impossible; il faut donc qu'une volonté de mourir s'explique, et les volontés particulières de mourir se plient docilement à cette exigence; tout juste avec une pointe d'ironie quelquefois, elles rendent à la raison les raisons qu'elle leur demande.

Le suicide, répètent volontiers les Américains réputés pragmatiques, (réputés) parler et penser en termes de problèmes et de solutions (un platonicien retrouverait-il ses archétypes et ses antitypes dans ces stéréotypes ?), serait une solution définitive à un problème temporaire. Une solution outrancière en somme, trop bonne pour être juste, qui pécherait par excès infini de la solution au problème. La démesure est ici, à l'évidence, fausse mesure ou double mesure (deux poids, deux mesures): on ne mesure pas à la même aune la solution et le problème; on pense ou pèse le  temporaire et le temporel comme un problème strictement subjectif et individuel, et on ne parviendrait pas à en faire autant de sa solution. Pourtant la mort comme solution est parfaitement mesurable, puisqu'elle a été mille fois mesurée, gravement ou légèrement, par tous ceux qui l'ont décidée, pour eux-mêmes et/ou pour des millions autres, en fonction d'un calcul, ne serait-ce que celui d'un "moindre mal". D'un autre point de vue, certes, la mort s'avère aussi incommensurable; mais alors elle n'est plus du tout une solution; et de ce même point de vue la vie, le temps et le reste apparaissent aussi incommensurables; et tout autre chose qu'un problème.

Le problème et la solution ne se laissent d'ailleurs pas borner à un horizon individuel: dès lors qu'on reconnaît quelque part un problème collectif, le suicide ne peut manquer d'apparaître a fortiori comme la solution idéale, évidente, triviale. Mais trop simple alors, trop individuelle et trop singulière pour être seulement mentionnée. Le scrupule sacro-moral (une religion autothéanthropothanatologique, qui conjoint en son "mystère" un suicide de "Dieu" et de "l'homme", fût-il l'un pour l'autre dans un sens indécidable en dernière analyse, ne pouvait qu'aboutir à un "tabou" du suicide ordinaire, profane ou commun, dût-elle pour arriver à ce contresens historique mettre tout le temps qui sépare le Nouveau Testament de saint Augustin) se double à ce point d'une objection pragmatique elle-même inavouable: en un mot ou en quatre, un problème d'échelle. Il suffirait de prendre l'exemple, si ce n'était qu'un exemple et non l'exemple exemplaire, le problème collectif de tous les problèmes collectifs, de l'explosion démographique en cours. Toute morale et toute religion mise à part, à supposer qu'on puisse les mettre à part, il n'est pas crédible, de moins en moins crédible à chaque seconde qui passe, qu'une "solution" individuelle, librement décidée, puisse "réussir" là où les exterminations massives et techno-industrielles du XXe siècle, y compris tant de suicides "héroïques" et hétéronomiques, prescrits et décidés par d'autres que les suicidés, ont "échoué", quant à un "but" qu'elles ne prétendaient même pas viser. Elle ne ferait qu'ajouter inutilement du malheur au malheur sans jamais rien résoudre. Qu'y aurait-il à objecter à cette objection, sinon le fait qu'inutilement, absurdement, obstinément, par tous les moyens, au nom de toutes les causes et sous tous les prétextes, parfois même sans invoquer de cause ni de prétexte, en-deçà et au-delà de tout calcul, cela se fait ?

Sous la triste figure du suicidé, méprisée ou prise en pitié, demeure en ombre ou en filigrane celle du "martyr" (`d, šhd, martus, shahid), c.-à-d. du témoin qui témoigne de quelque chose ou de quelqu'un, et en témoigne peut-être d'autant mieux qu'il ne prétend pas savoir de qui ou de quoi il témoigne. D'une décision ou d'une indécision, d'une ouverture ou d'une fermeture, de soi-même ou d'un(e) autre, d'un dieu ou d'un homme, de l'un ou du multiple, de la vie ou de la mort, de la terre ou du ciel. D'une affaire dont il ne détient ni le fin mot ni le dernier mot, parce que ce n'est ni une solution ni un problème. Pas même le "seul problème philosophique" de Camus, pas même la "question" de Hamlet. Dans l'actualité de l'acte le "problème" (c.-à-d. aussi le bouclier, l'écran protecteur) est questionné sans réponse, et la question problématisée sans solution. Et néanmoins, fût-ce contre tout autre, vers l'avenir et pour une postérité.

οὐδεὶς γὰρ ἡμῶν ἑαυτῷ ζῇ καὶ οὐδεὶς ἑαυτῷ ἀποθνῄσκει· (Epître aux Romains, xiv, 7).

Il n'en paraît pas moins absurde, en général et en particulier, mais plus aujourd'hui qu'hier et plus demain qu'aujourd'hui, qu'une loi quelconque refuse ou même accorde un "droit de mourir". S'il y a jamais rien de tel qu'un droit, c'est par la reconnaissance de ce droit préalable à tout droit qu'il devrait commencer, avant même de se "fonder". La validité même d'un "contrat social" en dépend, surtout là où celui-ci s'impose à tous les individus dits majeurs en tant que tels et exige leur adhésion sans autre exclusion possible que la mort. L'impossibilité de partir entache déjà sérieusement le consentement implicite, l'interdiction de mourir le fait tourner à la farce sinistre. Même la tyrannie des dieux et des monarchies antiques est rarement allée jusque-là. Mais l'Occident chrétien et post-chrétien l'a fait -- allant parfois jusqu'à la dérision macabre de punir de mort la tentative de suicide.

Il n'en est plus tout à fait là, certes; mais il en reste quelque chose: une répression préventive, surveillante et bienveillante que l'entrelacs de plus en plus serré des réseaux législatifs, policiers, sociaux, médicaux et médiatiques rend infiniment plus efficace que les interdits d'antan. Ce qui n'est pas dénué d'effet pervers: le suicide rendu difficile au commun des mortels se fait élitiste. Il se confond d'autant plus avec un héroïsme spectaculaire. De quoi peut-être en dégoûter certains candidats, mais aussi en attirer d'autres, qui songent moins à mourir qu'à exister, symboliquement et médiatiquement, fût-ce au prix de leur vie et d'autres, en plus grand nombre possible et au nom de toutes les causes, excuses, prétextes que l'actualité lui offre en les lui réclamant.

 

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5 octobre 2017 4 05 /10 /octobre /2017 21:01

D'où vient ce qui t'arrive ?

De toi, de l'autre ou de personne, de quelque chose ou de rien, du dedans ou du dehors, d'en-haut, d'en-bas, de devant, de derrière,, d'à côté ou de nulle part, du passé ou de l'avenir, des morts ou des vivants, des dieux ou du hasard, de la singularité ambiguë de l'un ou du zéro, ou d'une complexité incalculable ?

La multiplicité des causes ne rassasie pas l'intuition béante de l'origine, de la provenance de l'événement, si nombreuses qu'elles s'y précipitent pour tenter de la combler.

A qui ou à quoi tout cela revient-il, quand rien ne revient au même ?

σὺ εἶ ὁ ἐρχόμενος ἢ ἕτερον προσδοκῶμεν; (Evangile selon Matthieu, xi, 3)

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1 octobre 2017 7 01 /10 /octobre /2017 18:54

Mon dieu, ta présence, ton évidence, ta permanence, me réduisent à ton silence.

Même plus de moi à toi, comme de toi à moi, la distance de la voix, d'une invocation ou d'une confession, fût-elle murmurée ou emmurée en écho pariétal; à peine, berçante, la résonance s'éteignant d'un fredonnement ou d'un ronronnement, profond et monotone (om ?); désarticulé le vocable, verbe, nom, pronom, dans la chaude lumière où les ombres des corps séparés et réunis s'étendent vers le ciel avant de disparaître.

Et pourtant à venir tout le temps et l'espace, de toutes choses distinctes en leur enchevêtrement naïf et retors, de toutes les langues et les signes, de toutes les histoires vraies et rêvées; des rires, des larmes, de l'angoisse et de l'ennui: l'horreur et la merveille, accomplies ensemble, une fois pour toutes et plutôt mille fois qu'une; y compris ce qu'il en reste à faire.

Tu apparais quand je cesse de vouloir; quand tu apparais je cesse de vouloir; qu'importe dès lors qu'ensemble nous disparaissons vers ce qui apparaît, indemne de tout nom, lorsque s'y évanouit jusqu'au dernier mot d'amour.

 

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